RADIO

Boris Lehman à la recherche du tombeau idéal
(documentaire radio de 58 min – 1ere diffusion : le 15 novembre 2020 dans l’émission d’Expérience)
Cinéaste atypique, prolifique, indépendant, Boris Lehman a filmé durant 50 ans sa vie et ses amis. Préoccupé par la survie de son œuvre après sa mort, il cherche une cinémathèque où déposer ses archives. Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter l’accompagnent dans cette quête malicieuse, vertigineuse.


lien pour écoute ou podcast

Avec : Boris Lehman, Danielle Grce, Patrick Leboutte, Arianna Turci, Serge Goldwicht, Laurent D’Ursel, Léole Poubelle, Justin MacKenzie, Frédéric Maire et Aline Houriet.

Diffusion dans le cadre de l’Expérience
Coordination Aurélie Charon
Assistée d’Inès Dupeyron
Prise de son : Sandrine Mallon
Mixage : Bruno Mourlan
Réalisation : Diphy Mariani
Une création sonore de Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter


ELLES / ILS EN PARLENT

Inès Dupeyron
Chères Isabelle, Vivianne, Diphy,
C’est rare, de faire entendre les vivants sur leur propre mort de façon à la fois si intime et collective (puisqu’il est question de transmission) … Vous avez réussi avec Boris un (auto)portrait en mouvement, plein d’humour et de tendresse, plein de vie généreuse. Réussi à prendre de la hauteur sans surplomb sur une œuvre passée, présente et future, sans rupture : on entend bien que vous avez œuvré pour ça avec Boris, pas sur lui ni à propos de lui… c’est extrêmement touchant, comme traversée horizontale et amicale, à ses côtés.
Sa voix, déjà, elle a qqch de magnétique sans en avoir l’air, il y a de l’enfance et de la vieillesse en elle, qui raconte bien cet entre-deux là : sa clairvoyance et son recul devant les montagnes de cartons à ouvrir, trier, classer, jeter, garder… « Comment jeter son propre soi, des morceaux de soi, des morceaux de futur ? » Entre deux sourires, des phrases denses, qui parlent directement à tous… Cette question de l’adresse est très justement posée dans vos échanges avec lui : déballer des boîtes comme faire des films « parce qu’il y a qqn » en face – des yeux et des oreilles, au cinéma comme à la radio comme dans la vie : toute cette aventure collective et sauvage aux frontières abolies : c’est bon à entendre, que certaines vies/œuvres résistent à être domptées… Boris embrasse ses contradictions, et vous le poussez dans ses retranchements : une dialectique sans prétention mais profonde, sur la muséification, l’archive, la trace du vivant… il se dégage tellement de vie dans les plis de ces questions éternelles, qu’elles sont directement là, devant nous, incarnées au présent.
Toutes ces voix, la sienne mais aussi les vôtres Vivianne et Isabelle, comme celles qui gravitent autour de votre trio, elles accrochent toutes l’oreille : les témoignages de ces hommes en Belgique puis en Suisse, cette femme au début sur « la fissure », cet homme sur « la dispersion », ces voix passées laissées sur le répondeur, etc : un peu comme on dit de visages qu’ils sont des « gueules », ces voix portent avec elles un monde, comme Boris porte le sien à bout de bras, sa douleur comprise, parce que « c’est difficile d’être mort avant d’être mort »…La façon dont la réalisation perd les voix, les ambiances et les musiques dans des fondus, des surimpressions, souligne avec finesse cette vaste pellicule de nos vies minuscules !
Le trajet Bruxelles > Lausanne est rigolo… On a envie d’être en voiture avec vous, comme on a envie de faire le tour de Bruxelles au bras de Boris pour goûter toutes ces pâtisseries 😉 Ce dont on a surtout envie, c’est de voir ses films ! Donc malgré l’inconnu de la transmission, dont on ne maîtrise pas le destin, elle opère déjà en un sens, aussi par cette Expérience...
Inès

Christophe Pellet
J’ai été très touché par votre documentaire sur Boris Lehman. C’est un portrait, mais surtout une quête : vers la lumière, vers une forme de résurrection et puis à la toute fin, avec le dialogue bouleversant entre Vivianne et Boris Lehman, vers la sérénité. Une consolation aussi, avec ce coup de théâtre du voyage en Suisse, qui intervient après une première partie très mélancolique, presque mortifère… « C’est difficile d’être mort avant d’être mort… » C’est vrai que la pellicule vieillit, comme un corps : et la pellicule de Boris Lehman semble être sa peau, son coeur qui bat… Peut être même un souffle qui ne peut s’arrêter, même au-delà de la captation…  On le ressent très fort lorsqu’il en parle. En plus d’être une mémoire autobiographique, d’où cet arrachement et son angoisse existentielle : capter la vie, sa vie mais aussi la vie des autres, avec cette révélation folle à la toute fin : ne pas oublier les morts qui hantent ses films, des films bien vivants eux. Avec le numérique nous avons un autre rapport au vieillissement, au passage du temps : mais nous ne sommes pas à l’abri d’un bug qui efface toutes les données. Votre documentaire m’a fait réfléchir à tout cela, à cette question d’une pérennité. C’est une réflexion sur la place de l’artiste dans la société, le corps et l’oeuvre de l’artiste intimement mêlés, dépendant de lieux, précarisés. Et puis je me demande si cette notion de dissémination d’une oeuvre – trouver sa place  -, ne découle pas profondément de cette culture juive, disséminée elle aussi, bouleversante de mélancolie, mais d’humour et d’ironie aussi… Et de lucidité, car malgré ses confusions, ses contradictions, il y a une profonde lucidité chez cet homme. Dans sa voix j’ai perçu son sourire triste, mais un sourire quand même : je crois qu’il est profondément vivant, qu’il n’arrêtera pas de filmer, d’archiver, c’est son souffle. Et ce documentaire sonore ferait aussi un film passionnant, mais peut être avez vous filmé cette rencontre et ces échanges…(Et je ne connaissais pas l’anecdote sur Truffaut sur Léaud : là aussi, une forme de folie, mais surtout de croyance absolue en la nécessité du cinéma)Je vous embrasse toutes deux, 
Christophe

Laurent Aït Benalla
Chères Isabelle et Vivianne, 
Après l’écoute attentive (et au casque, un régal !) de votre pièce avec Boris Lehman, je voulais vous féliciter et remercier. Il y a quelque chose de très fragile qui transparaît tout au long du cheminement. Fragile comme un support de film, fragile comme une sensibilité de poète filmeur, fragile comme une incertitude sur les bons choix d’une vie. Rien d’affirmé, rien de grandiloquent, juste une petite vie fragile comme les autres et qui les a aimées tout autant que la sienne au point de leur chercher un écrin où les révéler, jusqu’à la toute fin. Vous souvenez-vous de ce passage d’Aragon cité par Godard à la fin de Je vous salue Sarajevo : « Quand il faudra fermer le livre, ce sera sans regretter rien. J’ai vu tant de gens si mal vivre et tant de gens mourir si bien » ? On sent une vie d’homme, remplie de souvenirs eux aussi fragiles comme des négatifs dont il faudra prendre soin. Et si Boris Lehman est à l’âge où ces question se posent, il est aussi à celui où elles indiffèrent. Vous l’avez très joliment accompagné dans ce présent incertain et dans le soin de sa mémoire future. C’est délicat et c’est heureux que la radio soit encore ce lieu du sensible. Au passage, c’est presque réconfortant d’apprendre que Straub vit à Rolle, non loin de Godard je suppose. Les voilà bien entourés. 
Laurent

Jacques Dapoz
Les objets finissent pour la plupart par s’égarer dans les tiroirs du temps. Le regard porté sur ces objets souvent s’estompe. Seule l’essence des choses subsiste dans une méditation authentique devant un vieux crâne humain. Le grand risque, tandis que les horloges mentales se détraquent, c’est que ce crâne lui-même se retrouve dans un musée fermé au public pour cause d’inventaire perpétuel. La permanence de l’objet en mouvement apparent dure au cinéma un vingt-quatrième de seconde à peine, constitue une parfaite illusion d’optique dans l’impermanence de toute image arrêtée, une archive immobile à sauver du feu d’une vie, cette vie qui tend elle aussi à vouloir se sauver, puis à s’immobiliser. Mais voilà enfin qu’une lumière particulière vient éclairer le vrai sujet : c’est la mémoire comme éclairage, et la mémoire de la mémoire, mémoire sonore, parole donnée, persistance rétinienne, vision clairvoyante, trace de papier, de pellicule, de pixels numériques, machine de projection toujours en état d’illuminer la pensée, conscience de soi et de l’autre, de soi et du monde, conscience du monde en soi, réinsufflant inlassablement la vie à ce qui toujours menace de se figer, rendant le souffle essentiel du vivant à toute idée d’arrêt sur l’image du mot Fin. Le tombeau idéal de Boris Lehman, c’est le laboratoire secret où il développe ses plus intimes radiographies psychiques, la camera obscura du poète au regard translucide, un instantané de silence avec pour présent l’éternité, le film sans fin de sa vie se déroulant jusqu’à l’invisible inachevé toujours revisité.
Jacques

Yann Pierre
J’ai beaucoup aimé, j’ai trouvé ça très touchant et universel. Nous évoluons dans une civilisation de la trace, de l’empreinte et la question de savoir ce que nous léguons fait partie des rituels de notre disparation.  Au contraire de certains peuples, certains groupes humains qui brûlent les affaires du mort, qui préfèrent voyager léger et non pas « faire ses valises vers l’au-delà ». La transmission n’est alors plus matérielle mais orale. La trace, l’empreinte physique de la personne s’efface. On laisse le monde comme on l’a trouvé.
Il parle de ses films comme étant vivant, des films qui évoluent avec le temps, la poussière, l’humidité, les champignons. Un des personnages qualifie les dépôts des films de « sauvage. A l’écoute de ces éléments mon esprit a dérivé vers une vision organique de ses archives.  La dispersion, la dissémination des œuvres de Boris Lehman se rapproche d’un phénomène usité par la nature. Pour se renouveler, survivre de nombreuses espèces ont recours à ce genre stratagème. Je pense à certains poissons qui pondent des millions d’œufs qui dérivent dans l’océan en attente d’être fécondés ou les graines de certaines plantes qui passent des années en terre et qui éclosent dès qu’il pleut. Je crois que c’est une employée de la cinémathèque en Suisse qui évoquait la probabilité qu’un étudiant, chercheur ou spectateur visionne plus tard un des films de Boris Lehman. Pour moi c’est du même ordre que la fécondation d’un de ces œufs ou la germination d’une de ces graines. Le visionnage d’un des films serait sa fécondation.  « Si dans l’homme ou l’animal la connaissance est un fait accidentel et éphémère, dans la semence le savoir coïncide avec l’essence, la vie, la puissance et l’action elle-même »,  je lisais Emmanuel Coccia (dont je n’ai pas forcément tout saisi) la semaine dernière et cette phrase m’a accompagné dans l’écoute de votre documentaire.
Enfin je vois sa relation avec les cinémathèques comme celle de deux amoureux qui attendent que l’autre fasse le premier pas pour être certain que l’autre tient à soi. Plus qu’une soif de reconnaissance, une soif d’amour.
J’ai l’impression d’avoir un peu sauté du coq à l’âne, mais ça ne pourra pas être moins organisé que n’ont l’air de l’être les archives de Boris Lehman (ou alors ça serait un genre de mimétisme, on en revient encore à la nature).
Yann